Le risque n°1 du néphrologue

Dialyse et responsabilité : qui répond de quoi

La dialyse n'est pas un acte, c'est un traitement au long cours. Le même patient, le même abord vasculaire, plusieurs séances par semaine, pendant des années : la responsabilité ne se joue presque jamais sur un geste isolé, mais sur la surveillance et sur l'organisation.

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Responsabilité en dialyse
60 % démarrent sur cathéter
Le risque n°1
des démarrages en urgence (REIN 2024)
29 %
de cathéters en première voie
60 %
modalités réglementaires
4

Pourquoi la dialyse est un risque à part

Aucune autre spécialité médicale ne combine à ce point une technique invasive, une fréquence élevée et une durée qui se compte en années.

L'hémodialyse périodique suppose, à chaque séance, un accès direct à la circulation sanguine, un circuit extracorporel, une anticoagulation et une surveillance continue de la tolérance. Répétée dans le schéma le plus courant trois fois par semaine, cette séquence se compte en centaines d'occasions par patient et par an. Le risque n'est donc pas celui d'un geste rare et difficile : c'est celui d'un processus fréquent, dont la moindre défaillance d'organisation se répète.

C'est ce qui explique la physionomie du contentieux. Les dossiers rapportés par les assureurs du risque médical en néphrologie ne portent pas sur une erreur technique spectaculaire, mais sur des enchaînements : une hyperkaliémie non anticipée, un événement cardiaque pendant ou après une séance, une dégradation de fonction rénale sous traitement, une complication d'abord vasculaire prise en charge trop tard.

Volumétrie nationale
Au 31 décembre 2024, 96 586 patients étaient traités pour insuffisance rénale chronique terminale en France, dont 53 359 en dialyse (registre REIN, Agence de la biomédecine).
Nouveaux patients
10 983 personnes ont débuté un traitement de suppléance en 2024, dont 92,4 % par hémodialyse.
Démarrages en urgence
29 % des nouveaux hémodialysés ont commencé leur traitement en urgence, et 10 % en réanimation (REIN 2024).
Sinistralité assurantielle
Chez les néphrologues libéraux assurés à la MACSF, 10 déclarations pour 344 assurés en 2024, soit 2,91 % — un taux de portefeuille, très volatil sur de tels effectifs.

L'abord vasculaire, le point faible du traitement

Fistule artério-veineuse ou cathéter veineux central : c'est par là que passe chaque séance, et c'est là que se concentrent les complications.

Deux voies d’abord, deux profils de risque

La fistule artério-veineuse est l'abord de référence : créée chirurgicalement, elle demande un délai de maturation avant d'être ponctionnable, mais elle expose à un risque infectieux moindre. Ses complications propres sont la sténose et la thrombose, qui peuvent conduire à la perte de l'abord.

Le cathéter veineux central est immédiatement utilisable — c'est ce qui en fait la solution des démarrages non préparés — mais il ouvre une porte permanente sur la circulation : le risque de bactériémie lui est structurellement supérieur, et il augmente avec la durée de maintien.

Ce que montre le registre REIN 2024ChiffreCe que ça signifie en responsabilité
Première voie d’abord = cathéter60 % des nouveaux hémodialysésSix patients sur dix démarrent sur la voie la plus exposée au risque infectieux
Pas de fistule, ou fistule créée moins d’un mois avant28 %Le défaut d'anticipation de l'abord est un motif d'examen récurrent
Fistule de plus d’un mois, mais démarrage quand même sur cathéter12 %L'abord existait : la question devient celle du choix et de sa justification
Démarrages en urgence effectués sur cathéter86 %L'urgence impose le cathéter — d'où l'enjeu du repérage précoce du patient

Source : Agence de la biomédecine, rapport annuel REIN 2024, chapitre 3. Ces chiffres décrivent la population nationale des nouveaux hémodialysés, pas une sinistralité.

En responsabilité, aucune de ces complications n'est fautive en elle-même : la thrombose de fistule, la sténose et l'infection de cathéter sont des complications connues et décrites du traitement. La faute, lorsqu'elle est retenue, se situe ailleurs — dans la surveillance de l'abord et l'exploitation de ses signaux d'alerte, dans le délai de réaction une fois l'anomalie constatée, dans l'anticipation de la création de la fistule chez un patient dont la dégradation était prévisible, et dans l'information donnée au patient sur le choix de la voie d'abord.

Ce qui protège concrètement

La traçabilité de la surveillance de l'abord — ce qui a été examiné, quand, et ce qui en a été conclu — et la trace écrite de la décision d'orientation vers une fistule ou un cathéter, avec son motif. Ce sont les deux pièces que l'expertise réclame systématiquement, parfois des années après.

Infections liées aux soins : la distinction que personne n’explique

C'est le point le plus mal traité du sujet. La responsabilité « de plein droit » en matière d'infections nosocomiales existe bien — mais elle ne pèse pas sur le praticien libéral.

Réponse directe

De plein droit pour l’établissement, pour faute pour le praticien

L'article L.1142-1, I du code de la santé publique contient deux alinéas, et ils ne visent pas les mêmes personnes. L'alinéa 1 pose le principe de la responsabilité pour faute des professionnels de santé et des structures. L'alinéa 2 ajoute une responsabilité de plein droit pour les infections nosocomiales — mais il ne l'impose qu'aux « établissements, services et organismes ». Le néphrologue libéral exerçant à titre individuel n'entre pas dans cette catégorie : il reste jugé sur la faute prouvée.

Code de la santé publique

Article L.1142-1, I — les deux alinéas

Alinéa 1 : « Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. »

Alinéa 2 : « Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. »

La nuance à ne pas manquer

Cette distinction ne signifie pas que le néphrologue libéral ne peut jamais être inquiété par une infection. Elle signifie que le patient devra démontrer une faute : asepsie défaillante lors d'une manipulation de cathéter, protocole non respecté, retard de diagnostic d'une bactériémie, maintien injustifié d'un cathéter au-delà du nécessaire. À l'inverse, lorsque la dialyse est réalisée dans une structure autorisée, cette structure, elle, répond de plein droit de l'infection contractée en son sein — ce qui explique que les deux responsabilités soient souvent recherchées ensemble.

Quand la solidarité nationale prend le relais

Lorsque l'infection nosocomiale entraîne un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à 25 %, ou le décès du patient, la réparation est prise en charge par l'ONIAM au titre de la solidarité nationale (art. L.1142-1-1 du code de la santé publique). En dessous de ce seuil, le contentieux se règle entre le patient, l'établissement et, le cas échéant, le praticien.

Centre, UDM, autodialyse, domicile : qui répond de quoi

Le code de la santé publique définit quatre modalités de traitement, et à chacune correspond un niveau de présence médicale différent. C'est la clé de lecture de votre responsabilité.

Code de la santé publique

Article R.6123-54 — les quatre modalités

« Cette activité est exercée selon les quatre modalités suivantes : 1° Hémodialyse en centre ; 2° Hémodialyse en unité de dialyse médicalisée ; 3° Hémodialyse en unité d'autodialyse simple ou assistée ; 4° Dialyse à domicile par hémodialyse ou par dialyse péritonéale. »

La section a été entièrement refondue par le décret n° 2026-243 du 1er avril 2026, en vigueur depuis le 4 avril 2026 : les quatre modalités sont inchangées, mais l'architecture réglementaire (articles R.6123-54-1 à R.6123-54-4, dispositif d'information pluriprofessionnel, éducation thérapeutique, soins de support) a été réécrite.

ModalitéPrésence médicale exigéeOù se déplace votre responsabilité
Centre d'hémodialysePrésence permanente d'un médecin pendant la séance (art. R.6123-58 CSP), au sein d'un établissement de santé disposant d'un accès à la réanimation, au laboratoire et à l'imagerieSur la conduite de la séance elle-même : paramétrage, tolérance, réaction à l'incident
Unité de dialyse médicaliséePas de présence permanente : visite d'un néphrologue une à trois fois par semaine selon le besoin, sur place ou à distance, et consultation avec examen clinique complet au moins une fois par moisSur l'organisation : le délai d'intervention possible et la pertinence du suivi programmé
Autodialyse simple ou assistéeAucune présence médicale en séance ; équipe de néphrologues avec astreinte 24 h/24 pour les urgencesSur l'orientation du patient vers cette modalité, sa formation et la disponibilité effective de l'astreinte
Dialyse à domicileAucune présence médicale ; formation du patient placée sous la responsabilité d'un néphrologue, astreinte 24 h/24Sur la sélection du patient, la qualité de sa formation et la surveillance à distance

Synthèse des articles R.6123-54 et suivants et D.6124-64 et suivants du code de la santé publique, dans leur version en vigueur depuis le 4 avril 2026. Le transfert ou l'hospitalisation d'un patient est décidé par un néphrologue de l'établissement.

La logique est claire, et elle est contre-intuitive : plus on s'éloigne du centre lourd, plus la responsabilité du néphrologue repose sur l'organisation qu'il a mise en place plutôt que sur sa présence physique. En centre, on jugera la conduite de la séance. Hors centre, on jugera l'orientation du patient vers cette modalité, la qualité de sa formation, la réalité de l'astreinte, les délais d'intervention et la traçabilité du suivi à distance.

C'est un point à traduire dans votre contrat : les modalités dans lesquelles vous intervenez doivent y figurer nommément, y compris la télésurveillance et l'intervention à distance, qui sont explicitement prévues par le texte pour l'unité de dialyse médicalisée.

L’assurance de la structure ne remplace pas la vôtre

Un centre, une unité de dialyse médicalisée ou une association de dialyse dispose de sa propre assurance, qui couvre la structure. Elle ne couvre pas votre responsabilité personnelle de praticien libéral intervenant en son sein : c'est votre contrat, souscrit au titre de l'article L.1142-2 CSP, qui joue. Les deux responsabilités sont d'ailleurs très souvent recherchées ensemble par le patient.

La conduite de la séance et la surveillance

Le troisième bloc de mise en cause : ce qui se passe pendant les quelques heures de la séance, et juste après.

Ce qu’une RCP bien rédigée couvre
  • Erreur de paramétrage de la séance et ses conséquences
  • Défaut de surveillance de la tolérance pendant la séance
  • Retard de réaction à un incident intercurrent
  • Complication d'abord vasculaire imputée à un défaut de suivi
  • Infection liée aux soins imputée à une faute d'asepsie
  • Défense pénale et disciplinaire, frais d'expertise
Ce qui doit être déclaré, sous peine de ne pas l’être
  • Pose et gestion d'abord vasculaire si vous les réalisez vous-même
  • Biopsie rénale et autres gestes invasifs pratiqués en propre
  • Suivi de transplantation et prescription d'immunosuppresseurs
  • Activité en centre lourd, en UDM, en autodialyse ou à domicile selon les cas
  • Télésurveillance et intervention à distance
  • Activité d'expertise ou de médecin-conseil
L’événement per- ou post-séance

C'est le scénario le plus fréquemment rapporté par les assureurs du risque médical en néphrologie : un événement cardiaque ou une hyperkaliémie survenant pendant la séance ou dans les heures qui suivent. La discussion porte alors sur trois points — le bilan disponible avant la séance et son exploitation, la surveillance mise en œuvre pendant, et la conduite tenue à la sortie. Aucun de ces trois points ne se prouve autrement que par le dossier.

Questions fréquentes

Questions fréquentes sur la responsabilité en dialyse

Suis-je responsable de plein droit d’une infection contractée en dialyse ?
Non. L'article L.1142-1, I, alinéa 2 du code de la santé publique réserve la responsabilité de plein droit en matière d'infections nosocomiales aux « établissements, services et organismes ». Le praticien libéral relève de l'alinéa 1 : sa responsabilité suppose une faute prouvée — asepsie défaillante, protocole non respecté, retard de diagnostic d'une bactériémie.
Une thrombose de fistule engage-t-elle ma responsabilité ?
Pas en elle-même : c'est une complication connue et décrite du traitement. La faute se cherche dans la surveillance de l'abord, l'exploitation de ses signaux d'alerte, le délai de réaction une fois l'anomalie constatée, et l'information donnée au patient sur le choix de la voie d'abord.
Le démarrage sur cathéter est-il fautif ?
Non. Selon le registre REIN 2024, 60 % des nouveaux hémodialysés ont eu un cathéter comme première voie d'abord, et 86 % des démarrages en urgence se font sur cathéter. Ce qui est examiné n'est pas le cathéter lui-même, mais l'anticipation : le patient était-il repérable et suivi assez tôt pour qu'une fistule puisse être créée et mûrir ?
Qui est responsable en autodialyse ou à domicile, où je ne suis pas présent ?
Vous restez responsable, mais sur d'autres terrains : l'orientation du patient vers cette modalité, la qualité de sa formation — que le code de la santé publique place sous la responsabilité d'un néphrologue —, la réalité de l'astreinte 24 h/24 et la traçabilité de la surveillance à distance.
L'assurance du centre de dialyse me couvre-t-elle ?
Non pour votre exercice libéral. L'assurance de la structure couvre la structure. Votre responsabilité personnelle de praticien libéral relève de votre propre contrat, imposé par l'article L.1142-2 du code de la santé publique. Les deux responsabilités sont d'ailleurs fréquemment recherchées ensemble.
L'ONIAM peut-il intervenir ?
Oui, dans deux cas : au titre de l'aléa thérapeutique lorsque aucune faute n'est retenue et que les seuils de gravité fixés par décret sont atteints (art. L.1142-1, II CSP) ; et pour les infections nosocomiales entraînant un taux d'atteinte permanente supérieur à 25 % ou le décès du patient (art. L.1142-1-1 CSP).
Pour aller plus loin

Pour aller plus loin

Votre contrat couvre-t-il vraiment votre activité de dialyse

Modalités d'exercice, abord vasculaire, télésurveillance : faites vérifier ce qui est réellement déclaré à votre contrat.