Le risque n°1 du néphrologue

Dialyse et responsabilité  : qui répond de quoi

Même patient, même abord, plusieurs séances par semaine pendant des années : en dialyse, votre responsabilité se joue sur la surveillance et l'organisation.

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Le risque

Pourquoi la dialyse est un risque à part

Peu de spécialités combinent ainsi une technique invasive, une fréquence élevée et une durée qui se compte en années.

Volumétrie nationale
Au 31 décembre 2024, 96 586 patients étaient traités pour insuffisance rénale chronique terminale en France, dont 53 359 en dialyse (registre REIN, Agence de la biomédecine).
Nouveaux patients
10 983 personnes ont débuté un traitement de suppléance en 2024, dont 92,4 % par hémodialyse.
Démarrages en urgence
29 % des nouveaux hémodialysés ont commencé leur traitement en urgence, et 10 % en réanimation (REIN 2024).
Sinistralité assurantielle
Chez les néphrologues libéraux assurés à la MACSF, 10 déclarations pour 344 assurés en 2024, soit 2,91 % : un taux de portefeuille, très volatil sur de tels effectifs.

Chaque séance d'hémodialyse suppose un accès direct à la circulation, un circuit extracorporel, une anticoagulation et une surveillance continue de la tolérance. Trois séances par semaine, c'est plus de 150 occasions de sinistre par patient et par an.

Le risque n'est donc pas celui d'un geste rare et difficile. C'est celui d'un processus fréquent, où la moindre faille d'organisation se répète.

D'où la physionomie du contentieux : peu d'erreurs techniques spectaculaires, mais des enchaînements. Une hyperkaliémie non anticipée, un événement cardiaque pendant ou après la séance, une fonction rénale dégradée sous traitement, un abord vasculaire pris en charge trop tard.

Abord vasculaire

L'abord vasculaire, le point faible du traitement

Fistule artério-veineuse ou cathéter central : chaque séance passe par là, et c'est là que se concentrent les complications.

Deux voies d’abord, deux profils de risque

La fistule artério-veineuse est l'abord de référence. Créée chirurgicalement, elle doit mûrir avant d'être ponctionnée, mais expose à un risque infectieux moindre. Ses complications propres : la sténose et la thrombose, qui peuvent faire perdre l'abord.

Le cathéter veineux central est utilisable tout de suite : c'est la solution des démarrages non préparés. Mais il ouvre une porte permanente sur la circulation. Le risque de bactériémie y est plus élevé, et il augmente avec la durée de maintien.

Aucune de ces complications n'est fautive en elle-même : thrombose, sténose et infection de cathéter sont des complications connues du traitement.

La faute, quand elle est retenue, se situe ailleurs. Dans la surveillance de l'abord et l'exploitation de ses signaux d'alerte. Dans le délai de réaction une fois l'anomalie constatée. Dans l'anticipation de la fistule chez un patient dont la dégradation était prévisible. Et dans l'information donnée au patient sur le choix de la voie d'abord.

Ce qui protège concrètement.

Deux pièces : la trace de la surveillance de l'abord (ce qui a été examiné, quand, et ce qui en a été conclu), et la décision écrite d'orientation vers une fistule ou un cathéter, avec son motif. L'expertise les réclame systématiquement, parfois des années après.

Ce que montre le registre REIN 2024ChiffreCe que ça signifie en responsabilité
Première voie d’abord = cathéter60 % des nouveaux hémodialysésSix patients sur dix démarrent sur la voie la plus exposée au risque infectieux
Pas de fistule, ou fistule créée moins d’un mois avant28 %Le défaut d'anticipation de l'abord est un motif d'examen récurrent
Fistule de plus d’un mois, mais démarrage quand même sur cathéter12 %L'abord existait : la question devient celle du choix et de sa justification
Démarrages en urgence effectués sur cathéter86 %L'urgence impose le cathéter, d'où l'enjeu du repérage précoce du patient

Source : Agence de la biomédecine, rapport annuel REIN 2024, chapitre 3. Ces chiffres décrivent la population nationale des nouveaux hémodialysés, pas une sinistralité.

Infections

Infections liées aux soins : la distinction que personne n’explique

La responsabilité « de plein droit » pour les infections nosocomiales existe bien. Mais elle ne pèse pas sur le praticien libéral.

Réponse directe

De plein droit pour l’établissement, pour faute pour le praticien

L'article L.1142-1, I du code de la santé publique a deux alinéas qui ne visent pas les mêmes personnes. L'alinéa 1 pose la responsabilité pour faute des professionnels et des structures. L'alinéa 2 ajoute une responsabilité de plein droit pour les infections nosocomiales, mais seulement pour les « établissements, services et organismes ».

Le néphrologue libéral exerçant à titre individuel n'en fait pas partie : il reste jugé sur la faute prouvée.

Code de la santé publique

Article L.1142-1, I : les deux alinéas

Alinéa 1 : « Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé […] ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. »

Alinéa 2 : « Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. »

La nuance à ne pas manquer

Le néphrologue libéral peut tout de même être mis en cause pour une infection. Le patient devra alors prouver une faute : asepsie défaillante sur un cathéter, protocole non respecté, bactériémie diagnostiquée trop tard, cathéter maintenu sans nécessité.

La structure autorisée, elle, répond de plein droit de l'infection contractée en son sein. C'est pourquoi le patient recherche souvent les deux responsabilités ensemble.

Quand la solidarité nationale prend le relais

Si l'infection nosocomiale entraîne une atteinte permanente supérieure à 25 %, ou le décès, l'ONIAM indemnise au titre de la solidarité nationale (art. L.1142-1-1 du code de la santé publique). En dessous de ce seuil, le contentieux se règle entre le patient, l'établissement et, le cas échéant, le praticien.

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Lieu d’exercice

Centre, UDM, autodialyse, domicile : qui répond de quoi

Le code de la santé publique définit quatre modalités, chacune avec son niveau de présence médicale. C'est la clé de lecture de votre responsabilité.

Code de la santé publique

Article R.6123-54 : les quatre modalités

« Cette activité est exercée selon les quatre modalités suivantes : 1° Hémodialyse en centre ; 2° Hémodialyse en unité de dialyse médicalisée ; 3° Hémodialyse en unité d'autodialyse simple ou assistée ; 4° Dialyse à domicile par hémodialyse ou par dialyse péritonéale. »

La section a été refondue par le décret n° 2026-243 du 1er avril 2026, en vigueur depuis le 4 avril 2026. Les quatre modalités sont inchangées ; l'architecture réglementaire a été réécrite (articles R.6123-54-1 à R.6123-54-4, information pluriprofessionnelle, éducation thérapeutique, soins de support).

La logique est contre-intuitive : plus on s'éloigne du centre lourd, plus votre responsabilité repose sur l'organisation, et moins sur votre présence physique.

En centre, on juge la conduite de la séance. Hors centre, on juge l'orientation du patient, sa formation, la réalité de l'astreinte, les délais d'intervention et la trace du suivi à distance.

Traduisez-le dans votre contrat : chaque modalité où vous intervenez doit y figurer, y compris la télésurveillance et l'intervention à distance prévues pour l'UDM.

L’assurance de la structure ne remplace pas la vôtre.

Un centre, une UDM ou une association de dialyse a sa propre assurance, qui couvre la structure. Elle ne couvre pas votre responsabilité personnelle de praticien libéral : c'est votre contrat, souscrit au titre de l'article L.1142-2 CSP, qui joue. Le patient recherche d'ailleurs souvent les deux responsabilités ensemble.

ModalitéPrésence médicale exigéeOù se déplace votre responsabilité
Centre d'hémodialysePrésence permanente d'un médecin pendant la séance (art. R.6123-58 CSP), au sein d'un établissement de santé disposant d'un accès à la réanimation, au laboratoire et à l'imagerieSur la conduite de la séance elle-même : paramétrage, tolérance, réaction à l'incident
Unité de dialyse médicaliséePas de présence permanente : visite d'un néphrologue une à trois fois par semaine selon le besoin, sur place ou à distance, et consultation avec examen clinique complet au moins une fois par moisSur l'organisation : le délai d'intervention possible et la pertinence du suivi programmé
Autodialyse simple ou assistéeAucune présence médicale en séance ; équipe de néphrologues avec astreinte 24 h/24 pour les urgencesSur l'orientation du patient vers cette modalité, sa formation et la disponibilité effective de l'astreinte
Dialyse à domicileAucune présence médicale ; formation du patient placée sous la responsabilité d'un néphrologue, astreinte 24 h/24Sur la sélection du patient, la qualité de sa formation et la surveillance à distance

Synthèse des articles R.6123-54 et suivants et D.6124-64 et suivants du code de la santé publique, version en vigueur depuis le 4 avril 2026. Le transfert ou l'hospitalisation d'un patient est décidé par un néphrologue de l'établissement.

La séance

La conduite de la séance et la surveillance

Le troisième bloc de mise en cause : ce qui se passe pendant les quelques heures de la séance, et juste après.

✓ Ce qu’une RCP bien rédigée couvre

  • ✓Erreur de paramétrage de la séance et ses conséquences
  • ✓Défaut de surveillance de la tolérance pendant la séance
  • ✓Retard de réaction à un incident intercurrent
  • ✓Complication d'abord vasculaire imputée à un défaut de suivi
  • ✓Infection liée aux soins imputée à une faute d'asepsie
  • ✓Défense pénale et disciplinaire, frais d'expertise

✕ Ce qui doit être déclaré, sous peine de ne pas l’être

  • ✕Pose et gestion d'abord vasculaire si vous les réalisez vous-même
  • ✕Biopsie rénale et autres gestes invasifs pratiqués en propre
  • ✕Suivi de transplantation et prescription d'immunosuppresseurs
  • ✕Activité en centre lourd, en UDM, en autodialyse ou à domicile selon les cas
  • ✕Télésurveillance et intervention à distance
  • ✕Activité d'expertise ou de médecin-conseil

L’événement pendant ou après la séance

C'est le scénario le plus rapporté par les assureurs du risque médical en néphrologie : un événement cardiaque ou une hyperkaliémie pendant la séance ou dans les heures qui suivent.

La discussion porte sur trois points : le bilan disponible avant la séance et son exploitation, la surveillance pendant, et la conduite tenue à la sortie. Aucun ne se prouve autrement que par le dossier.

Questions fréquentes

Questions fréquentes sur la responsabilité en dialyse

Suis-je responsable de plein droit d’une infection contractée en dialyse ?
Non. L'article L.1142-1, I, alinéa 2 CSP réserve la responsabilité de plein droit pour les infections nosocomiales aux « établissements, services et organismes ». Le praticien libéral relève de l'alinéa 1 : il faut une faute prouvée, comme une asepsie défaillante, un protocole non respecté ou une bactériémie diagnostiquée trop tard.
Une thrombose de fistule engage-t-elle ma responsabilité ?
Pas en elle-même : c'est une complication connue du traitement. La faute se cherche dans la surveillance de l'abord, l'exploitation de ses signaux d'alerte, le délai de réaction une fois l'anomalie constatée, et l'information donnée au patient sur le choix de la voie d'abord.
Le démarrage sur cathéter est-il fautif ?
Non. Selon le registre REIN 2024, 60 % des nouveaux hémodialysés ont démarré sur cathéter, et 86 % des démarrages en urgence. Ce qui est examiné, c'est l'anticipation : le patient était-il repérable et suivi assez tôt pour qu'une fistule soit créée et mûrisse ?
Qui est responsable en autodialyse ou à domicile, où je ne suis pas présent ?
Vous restez responsable, sur d'autres terrains : l'orientation du patient vers cette modalité, sa formation (placée par le code sous la responsabilité d'un néphrologue), la réalité de l'astreinte 24 h/24 et la trace de la surveillance à distance.
L'assurance du centre de dialyse me couvre-t-elle ?
Non pour votre exercice libéral. L'assurance de la structure couvre la structure. Votre responsabilité personnelle relève de votre propre contrat, imposé par l'article L.1142-2 CSP. Les deux responsabilités sont souvent recherchées ensemble.
L'ONIAM peut-il intervenir ?
Oui, dans deux cas. Au titre de l'aléa thérapeutique, sans faute retenue et au-delà des seuils de gravité fixés par décret (art. L.1142-1, II CSP). Et pour les infections nosocomiales avec plus de 25 % d'atteinte permanente ou entraînant le décès (art. L.1142-1-1 CSP).

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